Après la chute des dictateurs en Tunisie et en Egypte, le chantier de la reconstruction s'ouvre. Et les annonces d'aides s'accumulent. La répartition du pactole de 40 milliards décidé fin mai lors du G8 a été renvoyée à plus tard. Mais les positions des financeurs se dessinent.

Une semaine avant de rendez-vous de Deauville, Washington a dégainé un plan de 2 milliards de dollars incluant un effacement de dette pour l’Egypte.

L'Europe se positionne aussi. Acteur historique dans la région, la Banque européenne d'investissement aidera l'Egypte et la Tunisie à hauteur de 3,5 milliards d'euros. Une somme incluse dans un plan de 6 milliards d’euros que cette banque installée à Luxembourg avait annoncée en février dernier. Réputée peu volontariste, la chef de la diplomatie européenne Catherine Ashton a quant à elle fini par proposer d'augmenter la voilure du budget de la politique de voisinage (7 milliards d’euros jusqu’en 2013 contre 5,7 milliards aujourd’hui).

Des prêts, mais dans quelles conditions ?

Mais ces promesses financières doivent se préciser. Pour tenir ses engagements, la BEI doit avant tout augmenter sa capacité de prêts d'un milliard d'euros. Or, les ministres européens des Finances n’ont toujours pas donné leur feu vert.

Au coeur des divergences, la répartition de cette nouvelle enveloppe et les conditions de son attribution (ouverture démocratique du pays, retombées positives pour l'économie locale etc). 

Le sujet est brûlant. La BEI est actuellement dans le viseur des députés européens qui lui reprochent d'avoir octroyé des centaines de millions d'euros à des projets miniers en Afrique, tout en fermant les yeux sur les questions sanitaires, environnementales ou de gouvernance.

Philippe Maystadt, Président de la BEI (Crédits : Commission européenne)

Ce cas n'est pas isolé. Depuis de nombreuses années, des ONG comme Bankwatch alertent les pouvoirs publics sur l'implication de la BEI dans le projet de pipeline Nabucco, qui pourrait s'appuyer sur le Turkménistan comme source d'approvisionnement en gaz. Selon un rapport récent de l'ONG américaine Crude Accountability, la répression qui sévit dans ce pays est comparable à celle de la Corée du Nord.

Jusqu’à présent, la banque luxembourgeoise s’attachait à vérifier la solvabilité de l’emprunteur ou la fiabilité du projet financé. Mais l'institution est toujours restée étrangère aux autres enjeux. « La gouvernance est un débat qui a lieu entre la Commission, le Parlement et le Conseil. Ce n’est pas notre métier », tranche Philippe de Fontaine Vive, vice-président de la BEI.

Les discussions qui sont tenues au Conseil de l’UE mardi 31 mai ont permis d'avancer sur l'encadrement des aides. Mais la question du surcroît de prêts d'un milliard d'euros sera sûrement tranchée lors de la réunion des ministres des Finances en juin, indique une source bruxelloise.

Deux banques, deux marges de manoeuvre

Autre point : la capacité de la banque à réutiliser l'argent provenant de ses prises de participation dans des entreprises. D’ici à 2013, 250 millions d’euros pourraient être investis dans les PME du Sud de la Méditerranée sous forme de capital-risque. Mais, après plus de deux ans de discussions, les Etats n'ont toujours pas donné leur accord. « On aura l’autorisation d’ici la fin de l’année », assure Philippe de Fontaine Vive.

Autre mastodonte financier, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement (Berd), dont l'actionnaire principal est les Etats-Unis, se prépare, elle aussi, à investir en Méditerranée. Pour cette banque, dont la raison d’être était la reconstruction des pays libérés du joug communiste, le revirement est important. Avec la mise en place d'un « fonds spécial », c'est un milliard d’euros, au départ budgété pour les pays de l'Est, qui sera majoritairement transféré à l’Egypte.

Pour Philippe de Fontaine Vive, le tropisme méditerranéen de la Berd ne signe pas un recul de la BEI dans cette région. « Nous allons continuer à être le premier banquier en Méditerranée. Nous n’interprétons pas l’arrivée de la Berd comme synonyme d’un retrait de la BEI mais au contraire comme un moyen d’additionner les forces », déduit-il.

Sur place, le ralentissement économique est patent depuis les révolutions arabes. La fréquentation touristique a baissé de moitié en Tunisie et en Egypte. « Il y a de l’attentisme chez les investisseurs », note Philippe de Fontaine Vive.

Selon une étude de l'association Anima, seuls 184 projets ont été engagés dans les pays arabes au premier trimestre 2011, soit une baisse de 27% en un an. L’Egypte et la Tunisie, pays à l'avant-garde des révoltes, essuient un recul massif de 50% des projets d’investissements directs étrangers.

Erreurs du passé

L'aide des Européens est attendue, mais pas à n'importe quel prix. Sur place, la population civile se montre vigilante et les erreurs du passé ne doivent pas être reproduites.

« Jusqu’ici, le processus de Barcelone avait complètement occulté le secteur de l’agriculture », remarque Pierre Beckouche, professeur de géographie à Paris I et auteur d'une étude sur le financement de l'UE en Méditerranée. Il faut pourtant que les Etats arabes modernisent leurs filières productives et accèdent à la sécurité alimentaire. L'eau et l’énergie doivent également faire partie des domaines prioritaires.

Réfugiés libyens en Tunisie (Crédits : ONU)

Si l'UE décide de porter un regard neuf sur les pays arabes, les échanges économiques ne doivent plus se faire à leur détriment. « Les aides publiques ne serviront à rien si la balance commerciale se dégrade », prévient le chercheur. En 2008, le solde commercial issu du commerce des marchandises s’était effondré de 13,9 % pour la Tunisie, le Maroc, l'Égypte, la Jordanie et la Syrie.

Signe d'une remise en cause, la BEI est prête à changer son fusil d'épaule. La banque a récemment lancé une étude pour identifier les « secteurs fortement pourvoyeurs d’emplois en Tunisie », signale Philippe de Fontaine Vive.

Sincérité de la démarche

Car il faut aller vite. « L'année qui suit le renversement du régime est cruciale, anticipe Pierre Beckouche. Il faut prouver que les démocrates ont eu raison de faire la révolution. Il faut cette reconnaissance de la part de l’UE », insiste-t-il.

Reste aussi à convaincre les populations locales de la sincérité de la démarche entreprise par les pays occidentaux. « L’UE manque de crédibilité auprès des habitants de la région », remarque Habiba Hadj Sahraoui, en charge du programme Maghreb Moyen-Orient à Amnesty International. « Il faut bien sûr qu'elle investisse massivement en Méditerranée. Si elle ne le fait pas, les pays du Golfe le feront. Mais l'Union aurait dû admettre son échec sur les droits de l’Homme pendant 30 ans. Les Tunisiens et les Egyptiens auraient souhaité ce geste symbolique et ils ne l’ont pas entendu. »

Malgré ces rendez-vous manqués, le dialogue entre les deux rives de la Méditerranée est désormais bien enclenché. « Un stéréotype est tombé, s'enthousiasme Pierre Beckouche. On reconnaît désormais que les gens du Sud ne sont pas plus petits en dignité politique. » Portées par cette belle dynamique, les initiatives affluent. Reste à les concrétiser sur le terrain.

CALENDRIER :

  • 12 juillet : Les ministres des finances européens et méditerranéens se réunissent pour déterminer la répartition des aides annoncées au G8. La BEI doit proposer la tenue d’une conférence sur les PME méditerranéennes d’ici la fin de l’année.
  • 31 juillet : Date limite des propositions formulées par Comité de direction de la Berd en vue de l'extension du mandat en Méditerranée. Les gouverneurs devront se prononcer à l'unanimité sur ce projet.