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Dans cette très intéressante interview, traduite pour nous par Valérie Courteau, l’économiste senior au FMI Michael Kumhof revient sur le lien entre la crise et les inégalités. En annexe, j’ai repris 2 de ses articles.

“Sauf à réduire les disparités de revenus, l’effondrement financier à venir est inévitable, affirme l’économiste Michael Kumhof. Une conclusion surprenante venant d’un chercheur senior au FMI. En interview, il affirme que l’égalité est la meilleure recette contre la crise.”

Les packages de sauvetage du FMI sont généralement associés à  des “ajustements structurels”, à la privatisation et à la libéralisation. Mais la recette de l’économiste du FMI, Michael Kumhof, pour éviter la crise est une réduction des inégalités – une conclusion qui lui a valu l’attention du monde entier…

Kumhof considère que la cause principale de la crise financière en 2008 et la crise de la dette en 2011 est l’accroissement des inégalités, en particulier aux États-Unis. Il a fait valoir que, pour prévenir les crises futures, le pouvoir de négociation de la majorité, vis-à-vis  des très riches, doit être renforcé.

 

Je parie que vous n’avez jamais entendu un économiste du FMI plaider pour l’augmentation des salaires. C’est très controversé“, dit-il. Mais pour un économiste ayant une expérience pratique dans le secteur bancaire d’entreprise, et qui est controversé par d’autres économistes qui ne parviennent pas à suffisamment ancrer leurs théories dans la façon dont le monde fonctionne réellement, c’est parfaitement logique.

Dans un article coécrit avec Romain Rancière en 2010, Kumhof fait valoir que l’augmentation des écarts de revenus  a conduit à une augmentation des ratios d’endettement des ménages. Les nations avec des disparités de revenus importantes ont tendance à avoir des quotas plus élevés de dette, les plus importants secteurs financiers et, souvent, les déficits commerciaux plus grands. Les 5 % les plus riches de la population prêtent une partie de leur richesse aux 95 % restants via un secteur financier hypertrophié. Les riches essayent de trouver des façons d’investir leurs surplus de richesse, tandis que la majorité, moins bien lotie, essaye de maintenir son niveau habituel de consommation, qu’elle ne peut plus se permettre d’avoir. Le résultat est que l’endettement a augmenté et qu’une crise de la dette s’est progressivement constituée. La seule façon de minimiser durablement cette dette est de réduire l’inégalité des revenus.

Kumhof apparaît comme un économiste théoricien typique. Ancien professeur adjoint à l’Université Stanford, il occupe actuellement la position de chef de division adjoint de l’unité de modélisation du FMI, le ministère chargé de l’élaboration des modèles économiques. Par conséquent, il est prudent en commentant ​​les questions qui peuvent être chargées politiquement. Bien conscient qu’il est un représentant du FMI, il évite la discussion sur l’évolution de pays spécifiques. Pas plus qu’il ne propose de mesures concrètes pour réduire les inégalités. C’est une tâche pour les experts fiscaux, dit-il.

Néanmoins, il est arrivé à une conclusion qui contraste avec tout ce à quoi le FMI a déjà été associé. Son message est simple : si les écarts de revenus ne sont pas réduits, la prochaine crise se produira aussi sûrement que l’automne suit l’été.


Michael Kumhof à Stockholm en novembre 2011. Photo : Anna Simonsson  (Source : Arena)

 

Mikael Feldbaum: Pourriez-vous décrire les fondements de votre recherche sur l’inégalité et de la dette?

Michael Kumhof: Tout a commencé en 2009 lorsque j’ai assisté à un séminaire sur la crise financière. Je sentais que trop d’attention était portée à la gestion de la crise, plutôt qu’à examiner les causes sous-jacentes. Depuis les années 1970, la disparité entre les très riches et la grande majorité de la population aux États-Unis a considérablement augmenté. Il existe des similitudes frappantes avec ce qui se passait avant la Grande Dépression aux États-Unis en 1929. L’endettement a augmenté de façon spectaculaire au cours de ces deux périodes. Au lieu de discuter de la façon d’utiliser l’inflation pour sortir de la crise, j’ai pensé que nous devrions déterminer les mécanismes sous-jacents.

Jusqu’à maintenant, il y a eu deux approches principales pour expliquer comment la crise est arrivée. Selon l’ancien directeur général du FMI, l’économiste Raghuram Rajan, les politiciens qui ont vu la baisse du revenu de la majorité ont choisi de ne pas traiter les inégalités des revenus, mais plutôt de faire en sorte que plus d’argent soit disponible. Ainsi, les gens pouvaient contracter des prêts pour maintenir la consommation à laquelle ils étaient habitués. Les banques ont été autorisées à prêter plus d’argent et la libéralisation du marché financier a permis les plus gros prêts possible.

Ce qui est nouveau dans notre modèle, c’est qu’il combine ces deux approches. Il est basé sur l’idée que les 5 pour cent les plus riches ont augmenté leurs revenus dans une telle mesure qu’ils ne peuvent pas tout dépenser. Vous ne pouvez posséder autant de costumes Armani que votre fortune vous le permet. Les très riches ne peuvent pas non plus trouver assez d’entreprises où investir et qui soient suffisamment rentables pour eux. La seule chose qu’il leur reste à faire est de prêter de l’argent par l’intermédiaire du secteur bancaire. Pendant ce temps, les autres 95 % obtiennent une petite part du gâteau. Ils doivent emprunter de l’argent pour maintenir leur consommation, ce à quoi ils ont droit. Ils croient encore qu’ils vont obtenir une plus grande part du gâteau à long terme et ils veulent équilibrer leurs dépenses. Une grande offre d’argent des 5 % les plus riches et une grande demande d’argent à emprunter parmi les autres 95 % crée le type de fardeau de la dette que nous constatons en ce moment. L’État a emprunté de l’argent, domestique ou à l’étranger, pour financer la consommation des moins bien nantis.

MF: Si l’inégalité conduit à l’endettement sévère, qu’est-ce qui a provoqué l’augmentation des inégalités?

MK: Il y a eu plusieurs tentatives pour expliquer ces disparités. Certains prétendent que c’est parce que les politiciens ont affaibli les syndicats aux États-Unis. Il est difficile de trouver un argument pour contrer cette affirmation. D’autres croient que les causes sont la concurrence internationale accrue et le fait que les progrès technologiques ont profité aux couches sociales supérieures, ou bien des taux d’intérêt excessivement bas, les déséquilibres du commerce mondial, un secteur financier déréglementé, des capitaux ayant été transférés vers des paradis fiscaux. Toutefois, ces causes sont sans rapport avec notre modèle.

MF: Mais ce sont les banques qui fournissent des prêts. N’aurait-il pas été possible de restreindre leurs prêts afin de réduire la dette?

MK: Restreindre les prêts ne résoudra pas nos problèmes à ce stade. Mais une taxation des prêts aurait pu faire diminuer l’endettement. Cependant, je ne suis pas sûr qu’une taxation des transactions financières soit une bonne idée.

Dans les années 1930, après la Grande Dépression, une plus grande attention était accordée au rôle joué par les banques dans l’économie ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Les banques ont beaucoup d’influence sur  les fluctuations des cycles commerciaux. Si elles sont prêtes à prendre des risques, l’argent est mis à disposition dans le système. Si elles veulent éviter les risques, il y aura moins d’argent. Le problème avec d’énormes disparités dans les revenus est le fait qu’il peut être dans l’intérêt des particuliers de prêter et d’emprunter de l’argent, même si une augmentation des prêts n’est pas optimale pour la société dans son ensemble. On pourrait penser que les politiciens prennent des mesures pour promouvoir le bien commun, et donc pour modérer les prêts. D’un autre côté, il pourrait ne pas être juste d’empêcher les gens de faire ce qui est dans leur intérêt.

MF: Si l’inégalité et l’endettement sont des conditions préalables de la crise, qu’est-ce qui a fait « basculer la charge »?

MK: Initialement ce sont les dettes énormes des particuliers et ensuite celles des états qui ont causé l’explosion. Personnellement, j’ai retiré tout mon argent du marché en 2005. Il n’était pas difficile de voir ce qui se passait. J’ai une expérience personnelle des prêts bancaires. Le secteur financier a doublé dans la période précédant la crise. Le fardeau de la dette s’est activé au cours des dix années précédant la crise. Une réglementation insuffisante a été le facteur déclenchant. Mais c’est une erreur de se concentrer sur la goutte qui a fait déborder le vase. Mon opinion est que c’est un phénomène qui s’étend sur une génération, plutôt que d’un cycle économique unique.

MF: Comment pouvons-nous sortir de la crise?

MK: Il est possible de réduire les inégalités en augmentant la part du gâteau de la majorité soit avant soit après impôt.

La première solution est donc d’augmenter d’abord les revenus avant impôt. On pourrait avancer que si les décisions politiques peuvent faire baisser les salaires, elles pourraient également les augmenter. Mais l’augmentation des salaires peut entraîner une délocalisation des emplois à l’étranger. D’autre part, si rien n’est fait et les salaires ne sont pas augmentés, les inégalités continueront de croître. Ce sont deux mauvaises alternatives, mais il nous faut trouver une solution.

Réduire les inégalités par la fiscalité est l’autre solution. Les taxes imposées aux plus riches doivent être intelligentes. Les experts fiscaux suggèrent généralement  que les taxes doivent être levées d’une manière qui ne modifie pas le comportement des individus. Il est donc plus sage d’imposer une taxe sur les terres, l’immobilier ou les matières premières, qui sont moins mobiles que les emplois et le capital. Ce n’est pas à moi de dire comment cela doit être fait, nous devrions désigner des experts fiscaux pour examiner cette question.

MF: Ne pourrait-on pas augmenter la productivité des employés, par exemple à travers l’éducation, pour justifier des salaires plus élevés?

MK: Oui, mais l’éducation est une solution à long terme, cela ne nous aidera pas tout de suite. En outre, les ingénieurs informaticiens sont actuellement en manque de travail, puisque ces emplois sont sous-traités. Mais bien sûr, ce serait une bonne chose pour augmenter la productivité de la majorité et pour renforcer leur poids dans les négociations.

MF: Ne voyez-vous la répartition des richesses dans la société comme une question de démocratie?

MK: Les causes de la dette dans un pays donné peuvent sembler compliquées, mais il y a toujours une structure. Une grande proportion des prêts sont fournis par les très riches à la majorité pauvre. Les revenus de la majorité n’ont pas été assez élevés, tandis que ceux des riches ont été très élevés. Certains prétendent le problème est insurmontable, puisque les revenus de ceux qui ont contracté les prêts sont trop faibles pour les rembourser. Mais le problème n’est pas insurmontable. Un pays peut redistribuer les revenus par le biais de décisions parlementaires démocratiques.

Mais dans les cas où, par exemple, la dette nationale est détenue par des créanciers étrangers, les parlements ne peuvent pas résoudre le problème par la voie législative. Les Chinois ne sont pas représentés au Parlement…

MF: Les petites économies ouvertes ont tendance à avoir de meilleurs systèmes de sécurité sociale. L’économiste Dani Rodrik fait valoir que ce peut être parce que les petits pays sont plus vulnérables aux changements technologiques et ont besoin de protéger leurs citoyens. Est-ce quelque chose que de plus gros pays devraient adopter, en gardant à l’esprit que de nos jours ils pourraient être plus vulnérables à la concurrence?

MK: Je ne suis pas familier avec cela, donc je préfère ne pas commenter. Mais de manière spontanée, je ne vois pas cela comme une bonne solution.

MF: Alors vous ne voulez pas faire de commentaires sur les mesures d’austérité en Grèce et en Italie ?

MK: Non

MF: Mais vous, croyez-vous aux plans d’austérité en général ?

MK: Je pense que les stimuli peuvent faire beaucoup de bien tant que les recettes publiques ne provoquent pas de déséquilibres dans l’économie. Nous devrions essayer d’apporter plus d’argent au Trésor public pour stimuler l’économie plutôt que de réduire les coûts.

MF: Quels sont vos points de vue sur les réactions au mouvement Occupy  à travers le monde ?

MK: Le mouvement est en partie une réaction aux prêts étudiants élevés. C’est une indication que beaucoup de gens ne peuvent pas faire face à la situation qui a surgi.

MF: Mais elle implique aussi la question de savoir qui devrait payer les dettes?

MK: Oui.

MF: Comment votre recherche est-elle reçue?

MK: De toutes les recherches que j’ai menées jusqu’à présent mes recherches sur les inégalités ont reçu la plus grande attention des médias. Il s’agit d’un sujet d’actualité. J’ai rencontré de la sympathie, mais, parmi les économistes, il reste encore à donner des explications et des mesures à court terme à proposer. Il faut que plus de personnes connaissent les résultats des recherches afin qu’elles aient un réel impact. Si plus de problèmes se posent dans l’économie, nous pouvons enfin réaliser que quelque chose doit être fait. Peut-être avons-nous besoin de nous « faire frapper dans la tête à deux reprises », nous n’avons pas pris la question des inégalités au sérieux depuis trop longtemps.

Mais le grand changement au sein du FMI, notamment en raison de la crise, c’est l’ouverture vers de nouvelles idées, et pas seulement au département recherche du FMI. Ces jours-ci, le FMI est à l’écoute de théories hétérodoxes. Christine Lagarde a, par exemple, encouragé les pays disposant de marges de manœuvre à stimuler leurs économies.

MF: Mais ce n’est pas le problème des pays qui n’ont pas cette marge de manœuvre?

MK: C’est peut-être le cas. Mais, là où les pays qui peuvent se le permettre stimulent leurs économies, ils aident les pays en crise en achetant leurs produits et services, améliorant ainsi la balance commerciale de ces pays en difficulté.  

MF: Pensez-vous que votre conclusion, aboutissant au fait que le problème des inégalités doit être considéré, aura un impact sur la politique réelle?

MK: Cela reste à voir.

MF: Les économistes ont été fortement critiqués pour ne pas avoir prévu la crise. Comment percevez-vous l’avenir de l’économie en tant que science?

MK: Les macroéconomistes n’ont pas su prévoir la crise, alors qu’elle était très prévisible. L’ancien économiste en chef du FMI, Raghuram Rajan, a été moqué quand il l’a prédit. Il existe un problème. Nous ne  sommes toujours pas arrivés aux origines de ce qui s’est passé. On met tout sur le dos de la psychologie des marchés – les croyances des gens quant à l’avenir. Pour moi, c’est une explication très insatisfaisante parce qu’elle ne prend pas en compte les principes fondamentaux.

Il n’y a rien d’intrinsèquement mauvais dans le fait que les économistes élaborent des modèles mathématiques. Les économistes ont développé des outils utiles dans les trente dernières années. Dans notre cas, dans l’article «L’inégalité, l’endettement et les crises », nous avons beaucoup appris en développant notre modèle. La question n’est pas de savoir si nous devrions avoir plus de modèles ou moins de modèles, mais plutôt de savoir si nous laissons les modèles prendre le pouvoir puisque nous ne se soucions plus de la réalité. Les questions fondamentales doivent toujours être au cœur des problèmes auxquels on est confrontés.

MF: Vous avez souvent souligné l’importance d’apprendre à fond les choses et que vous souhaitez éviter de vous focaliser sur « la goutte qui fait déborder le vase ». Est-ce un élément fondamental de votre personnalité?

MK: Oui, bien sûr, je suis allemand !  Et non, c’est un stéréotype, mais je pense qu’il peut y avoir quelque chose de vrai. J’ai quitté l’Allemagne il y a 25 ans, mais quand même. Je pense que vous devez être à la fois théorique et pratique. Je suis agacé par les théories qui ne sont pas ancrées dans la réalité.

MF: Faites-vous actuellement des recherches?

MK: Je travaille dans plusieurs domaines pour le moment. Par exemple, j’étudie les rôles des banques dans l’économie. Avec mon expérience pratique dans le secteur bancaire, il s’agit d’une excellente façon de combiner théorie et connaissance pratique du fonctionnement réel  des banques. Je mène également des recherches sur le déficit en matières premières. Dans ce cas, je consulte les géologues et les ingénieurs pour obtenir leurs points de vue sur les problèmes auxquels ils sont confrontés. Ils sont très importants pour moi. Beaucoup d’économistes omettent de faire de la recherche fondamentale.

MF: Quelles sont vos prévisions sur l’avenir des inégalités?

MK: Je vais continuer mes recherches sur les inégalités, l’élaboration d’un modèle pour les petites économies ouvertes. Je peux vous révéler que nous avons constaté que les inégalités dans un pays qui dispose d’un secteur financier en mesure d’offrir des crédits, entraînent une augmentation de la dette dans ce pays. Une grande partie de la balance des déficits commerciaux peut aussi être expliquée en termes d’inégalités, du crédit étranger étant utilisé pour acheter des produits étrangers.

Toutefois, un pays inégalitaire manquant d’un système bancaire qui peut distribuer des crédits, mais qui permet aux riches de prêter de l’argent à l’étranger, aura un excédent de la balance commerciale. Je suis sûr que vous vous rendez compte que cela correspond très bien à l’évolution de la relation entre les États-Unis et la Chine. Et si la Chine déréglemente son marché, permettant ainsi à la majorité d’emprunter de l’argent, nous allons être confrontés à un autre défi. Dans ce cas, les écarts de revenus en Chine doivent être réduits pour éviter une crise de la dette chinoise.

Michael Kumhof parlait lors de sa visite à Stockholm en novembre 2011 à l’invitation du think tank mondial Utmaning (Global Challenge).

Original en suédois – Traduction par Erik MacQueen

D’abord publié par Arena 6/11 (version suédoise) ; Eurozine (version anglaise)

© Mikael Feldbaum / Michael Kumhof / Arena

© Eurozine mars 2012

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