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Un professeur genevois décortique les effets pervers de la «financiarisation» de la société.

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Paul Dembinski, fondateur de l´Observatoire de la finance.Photo: DR

 


Une crise comme les autres? Depuis neuf mois, d'innombrables parallèles ont été tirés entre les événements qui secouent les marchés et ceux de 1987, 1998, et 1929. Exercice limité, car chaque crise est particulière. Celle-ci l'est par l'ampleur des montants en jeu - qui aurait imaginé en 2006 qu'en six mois UBS ( UBSN.VX) passerait par pertes et profits l'équivalent de deux «chantiers du siècle» sous les Alpes? - par l'imbrication inédite des acteurs concernés, mais aussi par le questionnement éthique d'un secteur qui vivait jusqu'à il y a peu dans une autre réalité, tout en influençant toujours plus celle des gens ordinaires, réduits au rang de spectateurs impuissants.

Les impuissants se révoltent

L'incompréhension et la colère grondent aujourd'hui. Depuis des mois, les manifestations d'employés menacés ou de propriétaires dépouillés se succèdent devant le siège des grandes banques de Wall Street. Les actes de vandalisme sont devenus si courants dans les maisons saisies suite au non-paiement des traites que les instituts financiers offrent des milliers de dollars aux occupants chassés pour éviter qu'ils ne répandent de l'huile de vidange ou du ketchup sur les murs et la moquette de leur ex-«sweet home». Dans les pays pauvres, des émeutes éclatent parce que des afflux massifs de fonds spéculatifs projettent soudain le prix des matières premières agricoles à des hauteurs stratosphériques.

«La finance», comme on dit, ne représente que 5% des emplois américains, mais sa part des profits est passée de 10% à 40% du total entre 1980 et 2007, rappelait récemment The Economist. Soulignons: un emploi sur vingt, et près de la moitié des profits. Outre le fait qu'on ne sait pas aujourd'hui quels pans du château de cartes vont encore s'effondrer, on mesure à ces chiffres la montée en puissance d'une machine dont les mécanismes sont imperméables au commun des mortels, mais qui a largement dicté son rythme et ses comportements au reste de la société.

C'est cela qu'analyse le professeur Paul Dembinski. Son livre Finance servante ou finance trompeuse?* était en gestation bien avant la crise des «subprime», mais celle-ci donne à ses réflexions une résonance troublante. Dembinski pose des questions plus fondamentales que de savoir s'il faut adapter les bonus des traders ou renforcer le rôle des banques centrales.

La finance, une idéologie

Sa thèse est que la finance a progressivement glissé du statut d'activité parmi d'autres à celui d'idéologie. Elle a provoqué ce dernier quart de siècle «un glissement vers l'instrumentalisation de plus en plus générale de la relation humaine, sociale et économique, par la transaction; la transaction signifiant une sortie unilatérale et abrupte de la relation».

La «financiarisation» de la société s'inscrit dans le prolongement du rationalisme positiviste et du matérialisme et s'insère dans le paysage intellectuel du début des «années euphoriques». Elle coïncide avec l'abandon du système de Bretton Woods et le «big bang» de la City, vite imité par les autres places financières. Elle a été possible grâce à l'explosion de l'informatique et de la communication, favorisant l'apparition de «méga-acteurs».

Accumulation de richesses

Cette consolidation est aussi celle de ce que Dembinski nomme les «silos d'épargne»: fonds de pension, fortunes des «high net worth individuals» et autres fonds souverains. Elle a donné naissance à un nouveau type d'acteur économique «qui n'est ni entrepreneur, puisqu'il ne construit ni ne produit rien, ni consommateur; il se borne à gérer la valeur dans le temps, à l'instar d'un capitaine de bateau qui doit affronter les tempêtes (financières) pour amener le vaisseau (de la fortune) à bon port».

Quelques chiffres: de 1995 à 2005, les transactions sur produits dérivés sont passées de une fois à six fois le produit mondial; celles sur le marché des changes de 9 fois à 18 fois le produit mondial. En un peu plus de trente ans, le rapport entre les transactions financières et la valeur ajoutée a été multiplié par 50! Cette activité s'est concentrée sur les très grandes entreprises, dont les 800 principales représentent 10% du produit mondial et influencent le double de ce pourcentage.

Finance utile, ou finance comme fin en soi? interroge Dembinski, qui passe en revue les limites endogènes du phénomène. Il y a d'abord le glissement de l'intérêt à la cupidité, qui rompt les relations de confiance sous-jacentes à cette activité. Il en découle de nouveaux coûts de protection qui amoindrissent d'autant le sacro-saint rendement. Il y a ensuite la complexité et les effets de levier, qui créent les risques systémiques. A cela s'ajoutent les limites externes, comme le sentiment d'impuissance et la déresponsabilisation des individus.

Une des conclusions les plus détonantes du livre - peu développée, malheureusement - est le questionnement des «silos d'épargne» que nos sociétés ont eu tant de mal à constituer. Le régime des retraites par capitalisation est à la fois «un trésor, un dogme et une prison», écrit l'auteur, qui appelle de ses vœux «un examen sérieux de ses promesses, de son coût effectif et de ses conséquences systémiques». Et Dembinski de plaider pour un réapprentissage de la durée dans les relations.

*Editions Desclée de Brouwer, Paris, 2008, 200 pages. Paul Dembinski, professeur d'économie à l'Université de Fribourg, a fondé l'Observatoire de la finance en 1996 à Genève, puis a cofondé l'institut privé et indépendant Eco'Diagnostic, dont il est associé.
"source letemps.ch" le 07.04.2008

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Tag(s) : #articles de presse
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