l'article est assez long je suis obligée de le publier en 3 parties,
**************
L'AFRIQUE MUSELEE (1ère partie )
Après 25 ans d’ajustement structurel, l’Afrique est devenue un camp de redressement très strict dévoué à la cause néolibérale. Dirigé par des puissances étrangères, ce camp est gardé par des surveillants zélés, qui n’oublient pas de distinguer quelques chouchous et une poignée de cas jugés désespérés. Chacun d’entre eux subit les effets de différents mécanismes permettant de les asservir. La direction de ce camp hors normes est assurée par les États-Unis, les pays de l’Union européenne, le Japon et la Chine grâce à des outils baptisés Agoa, accords de Cotonou ou remises de dette. Les chouchous ont quelques richesses stratégiques ou un embryon d’industrie. Les surveillants ont mis en place le NEPAD pour contrôler la plupart des pays, les plus vulnérables d’entre eux étant dominés grâce à l’initiative PPTE. Les châtiments corporels sont pratiqués à l’occasion envers les plus rebelles. Ce goulag ultralibéral qui ne dit pas son nom aurait toutes les chances de provoquer un tollé si les différents éléments de cet odieux mécanisme étaient mis en perspective. Pourtant la communauté internationale applaudit aux « progrès » ridicules de l’initiative PPTE, le NEPAD est « salué » comme un plan africain de développement qu’il n’est absolument pas et les médias parlent en termes élogieux de la prétendue « générosité » des pays riches. Les grands argentiers sont aujourd’hui parvenus à changer la forme de la domination pour mieux en renforcer la logique. Tentative de décryptage.
L’ajustement structurel a été démasqué. Les populations africaines ont compris toutes les souffrances qui se cachaient derrière ces deux mots, ces deux trouvailles sémantiques. Ceux qui profitent de ce système ont alors entrepris des travaux de ravalement de façade. Ces magiciens ont créé de nouvelles abréviations, cherchant à contre-attaquer à force de PPTE, de DSRP ou de NEPAD. Mais rien ne change. Le FMI et la Banque mondiale parlent désormais plus de réduction de la pauvreté que d’ajustement structurel. Cependant, la lutte contre la pauvreté est pour eux surtout une manœuvre supplémentaire dans la guerre sémantique qu’ils livrent à leurs opposants en se réappropriant une partie de leur vocabulaire, et une façon habile de faire semblant de panser les plaies d’un système sans s’attaquer aux causes structurelles. De son côté, la Cnuced préconise, pour les pays africains, « un élargissement considérable de la marge de manœuvre qui a été réduite par les programmes d´ajustement, y compris dans le contexte des stratégies de réduction de la pauvreté. » Cette réduction de la pauvreté est le nouveau paravent du même système oppressif, dont le but est de connecter l’Afrique au marché mondial, pour mieux l’exploiter.
Europe, Lomé et Cotonou
Les différentes puissances ont finement manœuvré afin d’acquérir ou de conserver des liens commerciaux privilégiés avec les pays africains. Dès 1963, les six pays fondateurs |1| de la Communauté européenne, qui étaient historiquement très implantés en Afrique, ont commencé par instaurer le traité de Yaoundé qui garantissait des avantages commerciaux et financiers à 18 de leurs anciennes colonies africaines. En 1975, il est remplacé par la convention de Lomé |2|, concernant des pays d’Afrique, des îles des Caraïbes et du Pacifique (les pays dits ACP). Le discours officiel veut que des droits de douane réduits permettent alors aux pays ACP d’accéder plus facilement au marché européen. Mais il est tentant d’interpréter le mécanisme autrement : permettre aux pays européens de bénéficier prioritairement des produits de ces pays qui les intéressent le plus… Par exemple, depuis 1975, le sucre produit par quatorze pays, dont Madagascar et l’île Maurice, se retrouve sur le marché européen grâce à des accords préférentiels.
Vingt-cinq ans plus tard, le bilan officiel de la Convention de Lomé est qualifié de mitigé : « Les évaluations de l’aide financière communautaire dans les pays ACP ont souvent montré qu’il a été insuffisamment tenu compte du contexte institutionnel et politique dans le pays partenaire. Ceci a trop fréquemment compromis la viabilité et l’efficacité de la coopération. L’impact des préférences commerciales non réciproques a également été décevant. Tandis qu’elles ont contribué au succès commercial de certains pays, les résultats globaux ont été mitigés : la part des pays ACP sur le marché de l’UE a diminué, passant de 6,7% en 1976 à 3% en 1998, et environ 60% des exportations totales demeurent concentrés sur 10 produits seulement. En même temps, la nécessité de s’adapter aux développements internationaux était évidente, tout particulièrement aux processus de mondialisation économique et commerciale, ainsi qu’à la nécessité d’assurer la compatibilité avec l’OMC |3|. »
Cette nécessité est à l’origine d’une refonte de la convention de Lomé, qui a cédé la place le 1er avril 2003 aux accords de Cotonou |4|. Révisés tous les cinq ans, ils concernent, en 2005, 77 pays ACP (dont tous les pays d’Afrique subsaharienne) et les 15 pays qui étaient membres de l’Union européenne en 2003. La philosophie en est résumée comme suit : « Le nouvel accord définit clairement une perspective qui combine la politique, le commerce et le développement. Il se fonde sur cinq piliers interdépendants : une dimension politique globale, la promotion des approches participatives, une concentration sur l’objectif de la réduction de la pauvreté, l’établissement d’un nouveau cadre de coopération économique et commerciale et une réforme de la coopération financière |5|. » Mais le point central est celui de la coopération économique et commerciale : « Les États ACP et la CE [Communauté européenne] sont convenus de mettre en place de nouveaux accords commerciaux qui permettront de poursuivre la libéralisation des échanges entre les parties et de développer les dispositions pour les questions liées au commerce. Les objectifs de la coopération économique et commerciale sont : de promouvoir l’intégration harmonieuse et progressive des économies ACP dans l’économie mondiale, de renforcer les capacités de production, d’offre et en matière d’échanges commerciaux, de créer une nouvelle dynamique commerciale et de stimuler l’investissement, d’assurer la parfaite conformité avec les dispositions de l’OMC |6|. » Quand on connaît les exigences de libéralisation et de déréglementation de l’OMC, il y a de quoi être inquiet…
Agrrrrrroa !
Face à cela, les États-Unis ont voté en mai 2000 l’African Growth and Opportunity Act |7| (Agoa), concernant 38 pays africains, selon des critères choisis exclusivement par le président états-unien |8|. Contrairement aux accords de Cotonou, il ne s’agit pas d’un accord négocié, mais d’une loi des États-Unis servant avant tout leurs intérêts économiques, à travers des exonérations de droits de douane. Les produits concernés par l’Agoa sont d’ailleurs à 68 % des produits énergétiques et à 15 % des produits miniers. En 2001, les importations au titre de l’Agoa ont concerné 8,2 milliards de dollars de marchandises, bénéficiant surtout au Nigeria, au Gabon et à l’Afrique du Sud. Les États-Unis cherchent à se garantir des fournisseurs dociles, notamment pour le pétrole. D’autant plus que la législation états-unienne est très contraignante pour l’importation, ce qui fait que seulement 22 pays sur les 38 autorisés exportent dans le cadre de l’Agoa, et cinq de ces pays fournissent 95 % des importations des États-Unis dans ce cadre. Selon une étude du FMI datant de septembre 2002, les bénéfices pour les pays africains pourraient être multipliés par cinq si les conditions d’accès n’étaient pas aussi draconiennes : véritable économie de marché, pluralisme politique, protection de la propriété intellectuelle, et même des exigences révélatrices de l’impérialisme le plus pur… En effet, l’Agoa prévoit que les pays ne votent pas contre les intérêts américains au sein des instances internationales, dont les Nations unies et l’OMC, tandis que, dans le domaine du textile qui intéresse particulièrement l’île Maurice ou le Lesotho, la fibre utilisée doit absolument être importée des États-Unis |9| ! Voilà pourquoi, selon un observateur, « cette loi permet de récompenser des amis ou forcer certains à devenir des amis des États-Unis et sert à cimenter un consensus politique autour des intérêts américains. Cela fait partie de leur diplomatie et de leur politique de sécurité à travers le monde |10|. »
Les États-Unis ont encore fait preuve de tout leur cynisme en juillet 2003, au moment de l’entrée en exercice de la Cour pénale internationale (CPI), saluée comme une avancée juridique internationale majeure. Inquiets à l’idée que certains de leurs ressortissants puissent être traduits devant la CPI, ils ont imposé à de nombreux pays des accords prévoyant l’exemption de poursuites devant la CPI pour les États-uniens agissant dans ces pays. Dès les premiers jours de juillet 2003, suite à l’American Service Members Protection Act votée en 2002, dix pays africains |11| qui n’avaient pas signé cet accord ont été sanctionnés par un arrêt momentané de toute aide financière pour la formation et l’équipement de leurs troupes militaires. Comme l’a fait savoir l’organisation Human Rights Watch, c’est la première fois qu’un régime de sanctions est décrété envers des pays qui se rallient à la loi internationale…
"source l'afrique sans dette" publié le 29.06.2008
lire la suite dans la 2ème partie "L’Afrique muselée"
- merci
/image%2F1013226%2F20140816%2Fob_f4e145_salouabna.jpg)